jeudi 24 juin 2010

Jusqu’en 2009, la crise a davantage affecté les Fondations d’entreprise que la générosité des Français




Sept ans après l’application de la loi Aillagon sur le mécénat, en 2003, le nombre de « fondations d’entreprise » a triplé. A fin avril 2010, la France en comptait 254. Cette progression tient moins à l’exploitation d’avantages fiscaux qu’à la volonté des entreprises de rationaliser leur politique de mécénat et transmettre une image cohérente. Cependant, la crise financière a freiné cet élan au moment, où les associations rencontrent une explosion des besoins. Heureusement, la générosité des Français ne se dément pas, tandis qu’aux Etats-Unis, certains acteurs cherchent à accroître l’effort minimal de distribution des Fondations privées.

Le mécénat d’entreprise représentait en 2008 une enveloppe de 2,5 milliards d’euros pour une base de 30.000 mécènes de toute taille (enquête Admical-CSA de juin 2008). L’Admical nous a indiqué que 31 fondations ont été créées par des entreprises en 2009, tous types de fondations mélangés (fondations d'entreprises, fondations reconnues d'utilité publique, fondations partenariales...).

Avec 50 nouvelles fondations d’entreprises, l’année 2008 a constitué un pic. En 2009, seules 26 fondations d’entreprise ont été créées. Pire, selon les données transmises par l’Admical, depuis début 2010, seulement 8 fondations d'entreprises ont vu le jour à comparer à 14 fondations sur la même période de 2009.

A noter cependant une entrée remarquée, celle de la Fondation d'Entreprise Sanofi Espoir, qui va bientôt déposer ses statuts. Cette dernière aura pour mission essentielle de favoriser un meilleur accès à la santé, en particulier des populations qui en ont le plus besoin, répondant ainsi aux enjeux essentiels en matière de prévention, de formation et d’accès aux soins, dédiée à la mise en oeuvre de programmes de santé et de solidarité dans le monde entier.

La Fondation Sanofi Espoir sera dotée d’un budget de 25 millions d’euros pour lui permettre de déployer un programme d’actions pluriannuel pour ses 5 premières années d’existence. Au-delà de cet engagement significatif, le laboratoire pharmaceutique déclare vouloir «poursuivre et intensifier l’implication des collaborateurs, que ce soit en faisant appel au bénévolat, au mécénat de compétences ou encore à la générosité des collaborateurs. » A ce titre, 450.000 euros ont été donnés par les collaborateurs de ce Groupe à travers le monde pour venir en aide aux populations en Haïti.

Il faut dire que Sanofi Aventis est atypique, puisque la firme a dégagé un bénéfice de 8,5 milliards d’euros en 2009, en hausse de 18%. Le chiffre d’affaires consolidé de l’activité Vaccins humains avait même enregistré une croissance de 65 % au quatrième trimestre 2009 à 1,1 milliard d'euros, soutenu par la performance des vaccins Grippe.

Malgré cette apparition, la tendance reste baissière. Pour les auteurs du Panorama des Fondations 2010, rédigé par Ernst & Young et le Centre Français des Fondations (CFF), il existe au moins trois explications au ralentissement des créations de fondations d’entreprise :

• la crise financière et économique, qui a reporté un certain nombre de projets de création à une période plus appropriée. A noter également la part de plus en plus importante parmi les nouvelles créations de fondations d’entreprises dotées de ressources minimales.
• une pénétration déjà forte des fondations d’entreprise au sein des plus grandes entreprises qui constituent historiquement le vivier des créations.
• Mais aussi l’offre de nouveaux dispositifs d’intérêt général accessibles aux entreprises (fonds de dotation) et la sollicitation croissante du secteur universitaire (à travers notamment les fondations partenariales). En effet, 161 fonds de dotation ont vu le jour en 2009.

Il ne s’agirait donc pas d’un tarissement des projets de qualité, même si toutes les parties prenantes ne savent pas monter des dossiers bien ficelés. Mais, le besoin de collecte en 2008 et 2009, lié dans certains cas au désengagement de certains mécènes, désireux de revoir leurs engagements à la baisse, a pu aussi réduire la disponibilité et la capacité de certaines ONG à monter de nouveaux projets ou poursuivre des chantiers en cours.

Cohérence et absence de vision à moyen terme

Il convient également de prendre en compte la perception du mécénat par les salariés, lorsque les salaires sont gelés, ou en cas de stress, de délocalisation ou de plans sociaux.

Bien avant la crise des subprime, le rachat en 2007 par un groupe d’entreprises d’un tableau de Poussin au profit du Louvre pour une somme rondelette avait déjà fait grincer des dents certains salariés. Spécialiste de la question des écoutes dans les centres d’appel, Eric Blanchemain, Délégué syndical CGT de la société Webhelp, avait même à l’époque déclaré à sa direction qu'elle donnait un million d'euros pour une croute et ne laissait que des miettes pour les salariés…

Sans visibilité sur le compte d’exploitation, une entreprise aura du mal à se projeter dans un programme pluri annuel et à prendre des engagements contraignants vis-à-vis de la société civile. Engagée sur 5 ans, la Fondation d’entreprise ne peut pas en effet faire l’objet de variable d’ajustement, même si certaines d’entre elles n’ont pas survécu à leur fondateur comme la Fondation Vivendi. De plus, les avantages fiscaux liés au mécénat perdent leur intérêt, lorsque les bénéfices de l’entreprise se tarissent.

La crise financière et l’essor des consom’acteurs favorisent aussi d’autres formes d’actions, plus orientées à court terme. Les techniques de marketing co-brandé, résultant d’un partenariat entre une association et une entreprise autour de la commercialisation d’un produit (cf. notre dernier post sur les produits partage) s’intègrent dans une politique commerciale. Ces promotions se révèlent indolore sur le plan budgétaire et sur la trésorerie.

Mais le marasme économique a aussi affecté une partie des fondations existantes. Selon les auteurs du Panorama, elle a eu «un impact sur l’activité de 30% des fondations d’entreprise de l’échantillon (NDLR : un questionnaire auquel ont répondu 26 fondations). Celles-ci ont modifié leur mode d’action ou le choix des causes soutenues et deux d’entre elles ont réduit leur budget d’intervention. Plus largement, les fondations d’entreprise ont observé un nombre croissant de sollicitations spontanées, une fragilité plus grande des structures soutenues et une précarisation des publics bénéficiaires. »

Des Français mobilisés

Les mécènes du secteur privé devraient s’inspirer des Français. Selon France Générosités, leurs dons ont progressé de 5,5% en 2009 suivant la même tendance qu’en 2008. Le comportement vertueux des Français s’explique selon lui par un« prise de conscience plus forte encore par les français, malgré leurs craintes sur leur propre situation, de la nécessité de compenser par le don un certain désinvestissement de l’Etat et du secteur public dans des domaines clés de la vie sociale ». Les Français donnent d’ailleurs régulièrement, comme en témoigne la progression des prélèvements automatiques. Mais, la générosité des Français pourrait baisser en 2010 avec un recentrage sur des causes de proximité.

Dans le même temps, les responsables du Baromètre de la générosité craignent une baisse des subventions publiques, en raison de la suppression de la taxe professionnelle, de la réforme des collectivités territoriales et de la politique de rigueur.

Des entreprises qui suscitent des attentes fortes

Alors que le chef de l’Etat en est réduit à supprimer la Garden Party du 14 juillet, les entreprises apparaissent comme la principale source de création de richesses. Pour l’intérêt général mieux valent des entreprises en bonne santé et innovantes.

Alors que les sommes données par les Français en 2009 ont dépassé 397 millions d'euros, selon les chiffres du Centre d'étude et de recherche sur la philanthropie (Cerphi) cité par France Générosités, on voit que les dépenses engagées par les Fondations d’entreprise sont loin d’être négligeables. Les mécènes qui auront persévéré dans leurs actions malgré la crise, devraient sortir renforcés.

Pour Béatrice de Durfort, Déléguée générale du Centre Français des Fondations, a signé un préambule au rapport d’Ernst & Youg. Elle a repéré un changement de paradigme. «Très étrangement, dans une ambiance de crise propice à une forte récrimination vis-à-vis des entreprises, on en a clairement fini des critiques à l’égard des fondations d’entreprises qui faisaient craindre, il y a encore peu, qu’elles ne soient vues comme une forme d’abus de bien social. Au contraire, aujourd’hui on reprocherait plutôt aux entreprises de ne pas en faire assez, témoignant ainsi de la place stratégique que les fondations d’entreprise ont su occuper, tant en interne que dans l’espace social. »

La modification de l’intervention des fondations n’y est pas étrangère. La solidarité et le domaine social (35%) caracolent en tête des domaines d’actions des fondations nouvellement créées. L’art et la culture ne représentent plus que 8% des domaines d’action déclarés contre encore 50% en 2004. Cette réorientation des priorités a sans doute contribué à améliorer l’image des mécènes, l’art ayant été souvent assimilé à la danseuse d’un Président. Le domaine de l’éducation avec 8% dispose encore d’un fort potentiel.

Forcer les organisations charitables à donner plus à plus aux Etats-Unis

La crise a également pénalisé la collecte de fonds outre-Atlantique, où certaines associations sont aux abois. Pablo Eisenberg, qui fait partie du Georgetown Public Policy Institute, cherche à faire pression en ce sens sur l’administration Obama.

Comme il l’a écrit récemment dans une chronique dans la revue The Chronicle of Philanthropy située à Washington « Si le président veut persuader les fondations de donner plus d'argent pour soutenir les organisations à but non lucratif, il doit mettre tout son poids dans la balance. Mieux encore, l'administration pourrait inciter le Congrès à augmenter le montant minimum que les fondations sont légalement tenus de distribuer chaque année non plus 5% de leurs avoirs, mais 6%. Cette mesure viendrait injecter au moins 10 milliards de dollars supplémentaires par an dans les coffres des ONG ». Il estime que les Fondations pourraient aisément maintenir leurs actifs tout en en distribuant 7 à 8% chaque année. De leur côté, les fondations américaines se plaignaient encore fin 2009 d’avoir vu leurs actifs amputer de 15 à 25% en raison de la chute des marchés financiers.

Pablo Eisenberg souligne également que bon nombre des idées sur les associations adoptées par le personnel de la Maison Blanche, Michelle Obama et les conseillers présidentiels ont été fournis par un petit cercle d'entrepreneurs sociaux, qui promeuvent des pratiques novatrices en grande partie basées sur le monde des affaires. New Profit Inc, Echoing Green et City Year mèneraient la danse dans le bureau ovale. Une tendance, que Pablo Eisenberg déplore, mais qui va encore davantage pousser le secteur associatif américain à s’adapter pour assurer sa pérennité.

En résumé, les associations ont intérêt à fidéliser une large base de donateurs particuliers pour éviter d’être secouées en cas de retournement de l’économie. Elles doivent savoir se différencier. De plus, les associations s’adaptent également aux demandes des nouveaux bailleurs de fonds, issus du monde des affaires : entreprises ou chef d’entreprise ayant fait fortune. Mais, la nécessité de dialoguer avec le monde des affaires peut aussi introduire de la cyclicité du côté des ressources, d’où un besoin de diversifier ses partenaires.

Mais, cette vulnérabilité aux cycles économiques semble encore plus forte aux Etats-Unis. Il est amusant de voir des fondations américaines, dont les avoirs ont fortement subi le krach boursier, demander aux associations qu’elles parrainent d’adopter des modèles de gestion et de suivi de projets, inspirés du business, voire de Wall Street. Avec le risque de se polariser sur des bénéfices à court terme tout en aggravant, lorsque les fonds s’amenuisent, les impacts déjà manifestes de la crise financière sur la société. De nombreuses fondations américaines, ayant cru avoir trouvé la martingale pour leur trésor de guerre, ont même sombré corps et biens lors de l’affaire Madoff.

A ce titre, il apparaît qu’en période de crise, les modalités de fonctionnement de la Fondation d’entreprise à la Française contribuent à stabiliser leurs interventions et à leur sonner un socle bien établi. Un atout pour une entreprise qui vise la durabilité.

Pour aller plus loin :

Un panorama 2010 très documenté. « Regards croisés de fondations d’entreprise et d’associations sur les pratiques et l’impact du secteur »
http://www.cf-fondations.fr/ressources-1/documents/bibliographie/panorama-ernst-young-des-fondations-dentreprise-edition-2009

http://www.admical.org/

http://www.centre-francais-fondations.org/

Un bon article du Nouvel Economiste, avec l’interview d’Olivier Baccouche, commissaire général du Forum national des associations et des fondations (FNAF)
http://www.nouveleconomiste.fr/s1495/DOS-Eco-sociale.html

Le sondage de l’IFOP. France Générosités
http://www.francegenerosites.org/ewb_pages/a/actualites-1534.php

Fondation Sanofi Espoir
www.sanofi-aventis.fr/l/fr/fr/download.jsp?file=A9E7BC2B-1936

Des entreprises mécènes beaucoup plus structurées
http://ong-entreprise.blogspot.com/2009/07/des-entreprises-mecenes-beaucoup-plus.html


3 commentaires:

christophe a dit…

Merci pour cette utile synthèse.
Ch. Beslon

Anonyme a dit…

Sanofi-aventis a même reçu le prix 2010 de la Coalition Mondiale des Entreprises - Global Business Coalition (GBC) Core Compentence Award - pour son partenariat innovant pour l'Accès aux Médicaments contre le paludisme avec la fondation DNDi (Drugs for Neglected Diseases Initiative). Le Dr Bernard Pecoul est Directeur Exécutif de ce programme

Anonyme a dit…

Super vos articles, enfin de la qualité!

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